
Par Donald Richie, Joel Sackett, Philippe Pons, Geneviève Brzustowski
Sans explication péremptoire et encore moins de jugement définitif, mais avec un sens du détail et de l'image, une touche de mise en perspective et un grand bonheur de plume, Donald Richie décrit, raconte ; en quelques phrases, il esquisse des cohérences, rend lisible ce qui auparavant était opaque. Il n'a jamais prétendu expliquer les "Japonais", cette entité nébuleuse si complaisante aux clichés. Il excelle, en revanche, à apprendre à regarder. Un don hérité sans doute de la passion qu'il nourrit depuis l'adolescence pour le cinéma ... Trop subtil pour être un auteur simplement "populaire", il esquive l'approche académique à laquelle pourraient pourtant le prédisposer d'impressionnantes lectures dont témoignent ses innombrables comptes rendus d'ouvrages de spécialistes du Japon : avec ironie, il juge celle-ci "trop lucide pour rendre compte de la complexité irrationnelle de la réalité". Donald Richie a cette inestimable qualité pour un auteur de savoir se nourrir de connaissances tout en restant un "amateur dilettante" comme l'écrit Arturo Silva dans l'introduction de "The Great Mirror : selected writings on Japan" de Donald Richie (à paraître). Il est ainsi un merveilleux conteur - et ce depuis cinquante ans qu'il vit au Japon. Tokyo, immense flaque urbaine, à l'architecture hétéroclite, chaotique dans sa cacophonie de hauteurs, de styles, son kaléidoscope de publicités, ses autoroutes urbaines qui barrent le ciel, ses rues où s'alignent encore de hideux poteaux électriques. Laideur. Et pourtant, Tokyo est un lieu prodigieusement attachant. Le grand collage qui façonne son architecture, son patchwork de styles et ses pastiches désopilants, qui donnent à la ville le caractère d'un vaste "entrepôt de studio de cinéma", suscitent tour à tour la surprise, le sourire ou une moue, mais ils confèrent à la ville un caractère ludique, sans doute unique au monde. Figure du postmodernisme ? Qu'importe. Tokyo communique un sentiment de libération des conventions, Tokyo se goûte, pas à pas, dans un constant va-et-vient entre l'univers anonyme et sans fin de la mégalopole et le microcosme du voisinage. "Piéton de Tokyo", s'il en est, Donald Richie nous entraîne dans une flânerie à travers cette constellation d'univers et de modes de vie. Car le grand charme de Tokyo est bien ce bonheur de la rue, ce labyrinthe des quartiers-villages, où tous les sens sont provoqués. Tokyo, imparfaite et profondément humaine. Ville laide, Tokyo n'en est pas moins profondément attachante. Dans ce livre ponctué de photos révélatrices, D. Richie, installé à Tokyo depuis plus de cinquante ans, nous invite à nous libérer des standards architecturaux occidentaux pour nous ouvrir à la perpétuelle capacité de transformation et de renouvellement de la métropole japonaise. Rien, en effet, n'est fermé ou définitif dans cette ville décrite comme la plus permissive sexuellement. On ne s'y sent pas oppressé par le poids de monuments immuables qui nous renvoient à notre caractère éphémère. Au contraire, la ville change avec les hommes ; et c'est en la découvrant, petit à petit, qu'on se prend à l'aimer. Bibliogr. p. 167-169