
Par Pascal Rabaté
Pauvre Siméon... La Grande Russie prend l'eau par tous les bouts, la Révolution avance à la vitesse d'un cheval au galop et lui continue à courir comme un dératé pour sauver sa peau. Et le pire, c'est qu'il y réussit. Mais à quel prix... Pourtant, l'histoire semblait lui laisser un peu de répit dans le deuxième volume. Il se retrouvait à Odessa, tentant de se refaire en se lançant dans le commerce de peaux d'astrakan. Et puis, patatras : c'était sans compter avec les caprices du destin. Cette fois, le voilà engagé de force dans la police contre-révolutionnaire, chargé d'espionner et de dénoncer. Pas très joli, certes. Mais à vrai dire, il n'a guère le choix. Après avoir été comptable, directeur de tripot et propriétaire terrien, le voilà affublé d'une nouvelle identité sociale. Et dire que l'un des personnages du récit n'a pas peur de lui souffler, un brin admiratif : "vous devez avoir une bien belle ligne de chance"... Ce troisième volet d'Ibicus confirme tout le talent de Rabaté, qui a trouvé dans le roman de Tolstoï la matière idéale pour réaliser une bande dessinée épique, à la mesure des tourments et de la folie de la Révolution russe. --Gilbert Jacques « Je serai riche un jour, elle me l'a prédit ! » Depuis qu'une tsigane a lu la fortune dans les lignes de sa main, Siméon Ivanovitch Nevzorov est impatient ! Il usurpe le titre d'un aristocrate déchu, ramasse tout ce qui brille au milieu des cendres de la sainte Russie, adopte le mode de vie d'un dandy, et se lance dans le commerce des peaux. Enlevé dans sa chambre d'hôtel, il est retenu « par erreur » dans les locaux de la police, où il revoit le comte Chamborain. Les policiers sont à la recherche d'un ponte anarchiste responsable d'un trafic de diamants. Ils forcent Nevzorov à intégrer le contre-espionnage, véritable « état dans l'état », avec lequel il va devoir collaborer s'il veut sauver sa peau et tirer son épingle du jeu. Nevzorov, parfait délateur et suffisamment couard, les met sur la piste de Chamborain qu'ils vont essayer de coincer... Rabaté nous invite à suivre la destinée d'un homme entre actes de lâcheté et vils calculs, partagé entre la quête de la réussite et sa perdition dans l'argent, le sexe, la drogue, l'alcool... La vision qu'a Rabaté de l'être humain est noire et pessimiste, mais ô combien réaliste et fascinante. Toujours aussi magnifiquement illustrée, la suite des aventures du héros emprunté à Alexis Tolstoï. Rattrapé par la Révolution, Siméon Nevzorof a fui à Odessa où il a abandonné le titre de comte pour devenir négociant. Enlevé dans son hôtel, le personnage-caméléon en quête de fortune entame une carrière forcée d'agent de contre-espionnage. Il traque les anarchistes dans une fuite en avant qui le fera croiser le comte Chamborain et le fameux Liverovski. Dans le tarot, la carte "Ibicus" symbolise la mort et manipule l'intrigue. Siméon paraît justement toujours à deux doigts de sa fin, à laquelle il échappe d'un bond, comme par miracle. On a du mal à juger ce personnage opportuniste à souhait, mais drôle et constamment menacé. Les somptueux dessins de Rabaté, bijoux expressionnistes en noir et blanc, achèvent de faire de cette BD sombre l'une des plus applaudies de ces dernières années.